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@DINARD LE 14 AOÛT 1944 : DE BROOKLYN À BROOKLYN


C’est une petite histoire de libérateur. Le LTN Paul Boesch était chef d’une section de mitrailleuses de la « How » company, détaché en appui à la « George » company, 2nd batailion, 121st US infanty regiment (pour plus d'explications, voir les renvois de l'article précédent), lors de sa participation à la libération de Dinard. Il a retranscrit son épopée dans l’ouvrage ci-dessous.

« Dinard devait être un bel endroit en temps de paix. C’était une station balnéaire. De là où nous avons mis en place notre défense, nous pouvions voir de haut en bas dans les eaux de la baie et nous étions émerveillés par la mer magnifique, étincelante et invitante. La plupart des maisons étaient belles, beaucoup extrêmement modernes et bien placées pour tirer le meilleur parti de la vue magnifique. Dinard n’a pas été complètement détruite comme d’autres villes que nous avions vues en France, même si certains bâtiments étaient toujours en flammes ….

Comme nous n’avions aucune idée précise de la position de l’ennemi restant à Dinard, nous avons installé nos armes à un croisement de rues afin de pouvoir tirer dans n’importe quelle direction. Ce qui avait été une section d’infanterie de 40 hommes et un officier - maintenant réduite à 12 - avait rejoint nos positions. Au moment où nous préparions nos travaux, on nous annonça que nous allions avoir un repas chaud, notre premier depuis plusieurs jours. J’ai envoyé une corvée au PC de la compagnie pour aller récupérer la nourriture.

Je cherchais un endroit pour me repérer lorsqu’un tir brisa le silence relatif que nous avions apprécié. Le coup de feu venait d’un chef de patrouille accroupi derrière un mur de briques qui ceinturait une maison en stuc.

"Qu’est-ce qu’il a, sergent ?" demandais-je en me laissant tomber à ses côtés.

« Des snipers dans cette maison, mon lieutenant."

« Je n’ai entendu personne te tirer dessus », dis-je.

« Ils n’ont eu aucune chance. J’ai vu le volet bouger et j’ai fait feu le premier. Regardez ! Il y a un autre de ces boches ! »

Jetant un coup d’œil vers la maison, je vis l’un des grands volets de fer se déplacer lentement. Lorsque quelqu’un a tiré, le mouvement a cessé, mais le même mouvement suspect a repris au rez-de-chaussée. Un tir du sergent mit un terme à celui-ci.

"On dirait que ça bouge partout", remarquai-je, "et notre bouffe est en train de refroidir."

Nous déployant autour de la maison, j’ai hurlé en anglais pour que les occupants sortent les mains levées. Comme ça ne produisait aucun effet, je réessayai dans ma version spéciale en allemand. Quelqu’un d’autre a essayé en français. Nous n’avons pas tardé à crier, des encouragements ou des menaces dans différentes langues. Mais rien ne bougeait.

En raison de l'importante distance à parcourir à découvert entre le mur et l'habitation, j’hésitais à lancer une attaque.

"Mais notre bouffe est entrain de refroidir, mon lieutenant," se plaignit l’un des hommes.

« D’accord », ai-je répondu. « Et il commence à faire nuit. On ne peut pas les laisser là ce soir où on ne se reposera jamais. Qui a une grenade à fusil ? "

Le sergent en sortit une, la petite artillerie portable de l’infanterie, et l’a installée au bout de son arme. Je lui ai dit de viser la porte d’entrée. Dès que la grenade a explosé, nous nous sommes précipités.


Le bruit fut assourdissant. Alors qu’un nuage de fumée et de poussière s’élevait, nous avons foncé en passant par un trou dans la clôture. Nous n’avons tiré aucun coup de feu et nous nous sommes rués dans l’espace dégagé pour nous coller le long des murs de la maison. Avançant d’un pas, nous sommes arrivés à la porte d’entrée. À l’intérieur, je pouvais entendre des bruits de mouvement et, dans la lumière tamisée et poussiéreuse, je distinguais deux personnes. Je me suis précipité dans la pièce et je leur ai mis le grappin.

« Allez, fils de p… », ai-je crié. "Foutez le camp d’ici!"

G.I.s de la 83e D.I.U.S. dans les rues de Saint-Malo


À mon grand étonnement, ils n’étaient pas du tout Allemands. L'imposant Paul Boesch, lutteur professionnel et soldat intrépide, avait frappé deux vieilles femmes françaises !

Pendant quelques minutes, la confusion régna. Les dames pleuraient et criaient, et maintenaient un barrage verbal qui aurait fait honneur à une mitrailleuse. Nous ne pouvions pas comprendre un mot de ce qu’elles disaient - le fait est que je doute qu’ils aient eu beaucoup de sens dans leur propre langue. Quand l’une des femmes a commencé à agiter des papiers sous mon nez, je les ai pris et les ai regardés. C’étaient des ausweis exigés par les Allemands. Ces personnes pensaient que nous étions des Boches!

En prenant doucement l’une des femmes par les épaules, j’ai réussi à la faire taire un instant.

« Nix Boches », ai-je dit lentement et délibérément. « Nix Boches. Americains! Américains! ”

Pendant une fraction de seconde, silence - mais avant que je puisse soupirer de soulagement, le torrent de pleurs et de cris a recommencé ; seulement cette fois dans d'une manière différente. Elles se sont accrochées à mon cou et m’ont étreint et m’ont embrassé, tout en criant avec hystérie : « Américains! Américains! ”


Je me sentais gêné et confus et je voulais partir, mais une des dames hurla quelque chose à propos de « Madame » et m'entraina plus loin dans la pièce. J’ai finalement cédé et je l’ai suivie entre le plâtre brisé et la vaisselle cassée, à travers la salle et dans la suivante. Nous avons rencontré une autre femme, celle-ci était plus âgée, courbée et s’appuyant sur une canne. Tous les trois ont bavardé brièvement, puis m’ont conduit vers les escaliers me tirant et me poussant.

Je me sentais réellement stupide.

« Mieux vaut garder vos armes prêtes », dis-je aux hommes derrière moi, même si cela ne semblait pas convaincant, « on ne sait jamais où le diable se cache. »

En haut des escaliers, mes guides surannées ont tourné sur leur droite et ont franchi une porte menant à une chambre à coucher. Là, dans un grand lit délicatement drapé gisait une autre vieille femme. Son visage pâle était celui de quelqu’un qui a longtemps été confiné à l’intérieur.

L’une de celles qui m’avaient conduit à l’étage se précipita au chevet et, dans un flux de paroles incontrôlé, raconta ce qui s’était passé. La « malade », qui était manifestement la « Madame » mentionnée en bas, répondit à toutes les intérrogations. Aucun d’entre nous ne pouvait comprendre les questions ou les réponses, et je doute que l’une ou l’autre des femmes ait tiré grand profit de l’échange, car ni l’une ni l’autre ne semblait écouter l’autre.


Dégoûté et perplexe, je déposais mon corps fatigué dans une chaise froufroutée près du lit et extirpai mon cahier de conversation en français à la recherche d’un moyen de dire à ces personnes de rester à l’écart des fenêtres, d’agir à découvert et non caché,, et de préciser que nous allions partir, après avoir présenté des excuses de circonstance pour les dommages que nous avions causés. Mais tout ce que le livre de phrases me proposait, était : « Quel est le prix des tomates ? » Ou « Pouvez-vous me conduire à la gare, s’il vous plaît ? »

En désespoir de cause, je dis d’une voix hachée, gémissant quasiment : "Pour l’amour de Dieu, n’y a t-il personne qui parle américain ?"

Mes mots produisirent miraculeusement un silence délicieusement apaisant. Toutes les vieilles dames me regardaient comme si j’avais tiré une autre grenade à fusil.

"Mais oui!" s’exclama la personne allongée sur le lit. « Je suis une Yankee. Je suis née à Brooklyn. "

Pendant un moment, aucun d’entre nous ne pouvait parler. Nous n’aurions guère pu nous attendre à trouver une Américaine dans cette maison, et encore moins une de Brooklyn. Sur huit hommes dans la pièce, six venaient de Brooklyn. Ils se sont massés autour du lit de la vieille dame.


En quelques minutes, nous avons appris qu’elle s’appelait Blanche Vallois[1], mais avant son mariage avec un Français avant la Première Guerre mondiale, elle se nommait Stebbins.

Elle vivait en France depuis son mariage et, à sa connaissance, était la seule Américaine à rester à Dinard lors de notre attaque. Les Allemands avaient donné à la population une chance de quitter la ville, ce que la plupart des gens avaient fait, mais madame Vallois n'avait pas voulu partir. Pendant toute la période d’occupation allemande, elle ne s’était jamais promenée dans la rue de peur de rencontrer un Allemand. Fièrement et avec confiance, elle avait attendu chez elle le jour où ses compatriotes de naissance viendraient, mais je suis sûre qu’elle n’a jamais anticipé que ses compatriotes arriveraient si bruyamment et sans cérémonie.


Malgré notre attaque contre sa maison, Mme Vallois restait imperturbable, aimable et charmante pour nous tous. Elle était issue d’une vieille famille américaine, comme en témoignaient les photographies couvrant les murs de sa chambre. Certaines la montraient, ainsi que son père, avec le président McKinley.

Quand j’ai expliqué qu’elle et ses compagnes feraient mieux de se comporter de manière moins mystérieuse à l’avenir, elle m’a fait signe de la main sévèrement.

« Qu’avez-vous fait, jeune homme, a-t-elle demandé, dans ma salle à manger ? »

Quand elle vit le regard sur mon visage, une étincelle lui vint aux yeux et je sus que madame Vallois était vraiment une dame aimable.


En prenant congé à contrecœur de Madame Vallois, nous constatâmes que notre nourriture était arrivée en notre absence, mais maintenant elle était froide et peu appétissante. La nuit était aussi sombre que l’intérieur d’une botte et nous étions fatigués, trop fatigués pour nous soucier de quoi que ce soit. Je me suis couché sous un grand arbre et je me suis rapidement endormi. »


Extrait ouest-Éclair du 12 août 1904

Blanche Vallois était l’épouse de Lucien Vallois dont on évoque un peu la mémoire cette année à Dinard avec l’exposition « toutes voiles dehors ! » :

@PG35800


[1] Au moment de la 2e G.M., Mme Vallois habitait 66 rue du Casino (actuellement rue Maréchal Leclerc).